«Je pense que la vie semblerait soudainement délicieuse si nous étions aussi menacés de mort que vous le dites. Pensez, en effet, à combien de projets, de voyages, d’amours, d’études, elle – notre vie – tient dans un état de dissolution, invisible à notre paresse qui, sûre de l’avenir, les renvoie sans répit. Mais si tout cela risquait d’être à jamais impossible, comme cela redeviendrait beau! Ah! Si seulement le cataclysme n’a pas lieu cette fois, nous ne manquerons pas de visiter les nouvelles salles du Louvre, de nous jeter aux pieds de Miss X, de visiter les Indes ».
Par ces mots, Marcel Proust répond à la question posée par le journal français L’transigeanten août 1922: «Un scientifique américain annonce la fin du monde, ou du moins la destruction d’une si grande partie des continents, et d’une manière si soudaine, que la mort de millions d’êtres humains est certaine. Si cela devenait certitude, quels seraient, en dehors du vôtre, les effets sur l’activité des hommes entre le moment de l’acquisition de cette certitude et la minute du cataclysme? Enfin, quant à vous personnellement, que feriez-vous avant la dernière heure? ».

Quelques années se sont écoulées depuis la fin de la Première Guerre mondiale et l’épidémie de grippe espagnole, deux événements catastrophiques qui ont fait des millions de morts et teint en noir les doux espoirs de la Belle Époque.Le journal, faisant appel à la prédiction d’un scientifique américain indéterminé, prophétise à ses lecteurs l’apocalypse imminente et demande à l’écrivain français de faire l’hypothèse des réactions des hommes face au spectre imminent de la fin. Que ferions-nous si nous étions conscients de l’arrivée de la fin du monde? Proust vit déjà à l’intérieur de la catastrophe, ségrégué dans la pénombre de sa maison, tourmenté par les symptômes d’une maladie qui touche ses poumons, obsédé par la conclusion de son travail. Il répond en quelques lignes, sans savoir que la fin de son monde est à nos portes, il ne mourra même pas trois mois plus tard, le 18 novembre de la même année.

La pandémie mondiale de Covid-19il a évoqué pour nous aussi, une génération peu habituée à affronter la portée mortelle des catastrophes, le spectre de l’apocalypse. Et « apocalypse » – l’étymologie du mot qui dérive de « apo, non » et « kalyptein, cover » – signifie « révélation ». L’apocalypse est une révélation qui nous fait découvrir une vérité, nous fait voir les choses avec un regard différent, nous met en contact avec une partie de nous-mêmes que nous ne connaissions pas. L’apocalypse est une «vision» qui nous donne un nouveau point de vue sur le monde, à l’intérieur et à l’extérieur de nous. Et si la menace de l’apocalypse est vraiment une épiphanie, alors c’est toute notre vie qui doit changer de signe: les projets reportés sont redécouverts, les désirs refoulés reviennent de toute urgence, les espérances dormantes sont ravivées. Le danger d’une fin imminente évite la paresse, redéfinit les priorités et redéfinit les valeurs. Si la catastrophe est évitée – nous nous sommes promis ces dernières semaines – « plus rien ne sera pareil! ». Le spectre de la fin – alors que nous étions enfermés dans nos maisons et que nous pouvions voir le monde à distance, protégés par le verre de nos fenêtres – nous a donné un nouveau regard sur le monde, pour percevoir le sens des choses au moment de leur absence et de leur distance.

Proust lui-même, dans la collection Les plaisir e le jours en 1896, exprime le renforcement de la sensibilité provoqué par l’isolement en comparant sa condition à celle d’un personnage de l’histoire sacrée: Noé, contraint de rester enfermé dans l’arche pendant 40 jours alors qu’il était la terre a fait rage le déluge universel. «Plus tard, j’ai été souvent malade et pendant de très longues journées, j’ai dû moi aussi rester à l’intérieur de l’arche. J’ai alors compris que Noé ne pouvait jamais mieux voir le monde que de l’arche malgré le fait qu’elle était fermée et que la nuit régnait sur terre ». Il est peut-être vrai que nous n’avions jamais vu le monde et la vie – avec leurs merveilles et leurs horreurs – ainsi que de l’intérieur de notre arche en ces mois difficiles de distanciation sociale. Mais, Proust continue sur L’intransigeant, « Le cataclysme n’a pas lieu, et ici nous ne faisons rien de tout cela, car nous nous trouvons réintégrés au milieu de la vie normale, où la négligence amortit le désir ».

Après la tempête, l’urgence s’est calmée, la phase deux commence et, avec elle, nous revenons lentement à la normale. La routine du quotidien emporte le souvenir de ce moment exceptionnel, plein de sens grâce à la fin imminente et à la suspension de la routine. L’approche de l’apocalypse avait rendu la vie «délicieuse» car l’impossible semblait possible. Maintenant, cependant, tout semble terriblement normal et ordinaire. Le temps de la catastrophe a maintenant changé: le temps de l’urgence est devenu le temps de la coexistence. Nous sommes face à un nouveau danger et nous devons être sur nos gardes: le retour de ce que Proust appellerait notre «seconde nature», l’habitude.
L’habitude, bien sûr, est essentielle pour survivre, sans elle notre esprit serait impuissant, nous serions incapables de «nous rendre habitables» même dans une nouvelle pièce. Mais cet instinct de survie habituel a aussi une influence anesthésiante sur nos sens: il nous empêche de penser autrement, de voir la « partie méconnue de la réalité », de percevoir de belles choses et aussi des choses « infiniment tristes », de savoir  » les cruautés et les enchantements « de notre première nature.

Habituellement, dit Proust, nous vivons avec notre être minimisé et « la plupart de nos facultés restent endormies, reposant sur l’habitude qui sait quoi faire et n’en a pas besoin ». Après le déluge, lorsque le spectre de la fin s’est éloigné, nous avons hâte de nous acclimater, de nous habituer à de nouvelles habitudes. Les désirs des temps étrangers ont tendance à s’éteindre dans l’acceptation couchée de nouvelles habitudes. Habit est le premier à apparaître « sur le rocher apparemment le plus désolé ». C’est peut-être le plus gros risque de la phase 2: s’habituer à une nouvelle normalité, se plonger dans de nouvelles habitudes, sans se rendre compte que le monde, entre-temps, est devenu moins beau et moins libre qu’avant. Le danger est que ce soit encore une autre apocalypse sans apocalypse, une apocalypse sans révélation et sans vérité. Écoutons les derniers mots que Proust livre au journal parisien: «Et pourtant, nous n’aurions pas dû avoir besoin du cataclysme pour aimer la vie qui nous est donnée aujourd’hui. Il aurait suffi de penser que nous sommes des êtres humains et que la mort peut venir ce soir. «